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Éduquer à l'image en méthode naturelle - paru dans le Spécial Images du Nl Educateur


L'image n'est pas au programme. De toute évidence son contenu, son sens nous seraient livrés avec sa forme. On comprend alors les raisons pour lesquelles ce sont essentiellement les littéraires qui s'en sont emparés en utilisant les outils de la linguistique1 pour l'analyser, quand ils ne se contentent pas de l'aliéner au verbe, de la reléguer, dans les manuels de français, comme dans leur enseignement, au statut d'illustration. Mais ce n'est pas nouveau.

 

Freinet se méfie des images

Dans un tel contexte, nous ne pouvons reprocher à Freinet de mettre l'image au service de..., d'en faire un outil essentiellement documentaire. Pourtant, dans l'un de ses tout premiers articles, dans L'école émancipée (n° 32, 1er janvier 1920), il présente le cinéma scolaire, « avec échange de films », comme un indispensable facilitateur en éducation. Mais à partir de 1924, il consacre toute son énergie à l'imprimerie, et progressivement l'image se met au service du texte, sous la pointe d'une gouge gravant une plaque de lino. La méthode naturelle sera mise au point, avec le réseau d'imprimeurs, essentiellement autour de L'imprimerie à l'école. En mai 1927, dans la même revue, il annonce le lancement de la cinémathèque coopérative, en concurrence avec celle de Saint-Étienne (Office du cinéma éducateur) créée cinq ans plus tôt. Il consacrera un livre entier à la méthode naturelle de dessin, mais sa réflexion sur l'image reste hésitante2. Prise comme document, selon lui, l'image fixe nécessite un commentaire alors qu'animée elle présenterait « le geste effectif ». Cela transpirera souvent, par périodes, dans ses articles, il se méfie autant de l'image que du livre sans pour autant l'intégrer dans ses conseils pédagogiques pour que l'enfant apprenne à la maitriser.

Pour Lacan, l'image n'aurait d’existence que par les mots qui la décrivent. Pas d'image sans texte. Pourtant, aussi bien l'ontogénie que la phylogénie démontrent que l'image préexiste au mot3 – et Freinet le constate en observant les premiers pas de sa fille dans l'écriture –, elle contribue même de par sa dimension symbolique à son élaboration, tout en intégrant le rythme du geste4 avec le son qui l'accompagne. Dans ces conditions, si l'image est un langage, il nous appartient, poursuivant le chemin ouvert, d'élaborer une méthode naturelle d'éducation à l'image, laquelle passe inévitablement par le faire.

 

Vers une grammaire de l'image en trois lignes

Notre démarche s'enrichit des mêmes interrogations que celles des pionniers de l'imprimerie : que faire du Grevisse du cinéma qu'est Daniel Arijon ? La réponse est la même : l'école n'est pas un lieu pour formater des spécialistes. Les grammairiens ont un rôle à jouer, mais l'enfant n'apprend pas à parler en plaçant un verbe derrière un sujet, ou à monter un escalier en levant le pied gauche en premier. Robert Dottrens, souvent cité par Freinet, remarque que dans les écoles révolutionnaires autrichiennes, mises en place au sortir de la Première Guerre, on a déjà compris qu'on doit enseigner la langue et non pas les règles. La méthode naturelle, selon notre conception, consiste en une forme de triade d'interactions entre le travail individuel, l'action du groupe et la part du maitre. Le travail individuel est celui qui permet la découverte, le groupe apportera un questionnement dans la confrontation et le maitre à la fois la motivation et la validation, directes ou indirectes.

Une grammaire en trois lignes donc, ou plus exactement en trois questions essentielles à introduire le moment voulu pour permettre d'avancer. À l'enfant qui part photographier ou filmer :

Où vas-tu ? Savoir exprimer l'espace dans lequel on va se situer, c'est comme choisir la feuille sur laquelle on va écrire.

Qu'est que tu photographies ou filmes ? Je ne photographie pas un arbre, je dis qu'il s'agit d'un chêne, ou je montre qu'il est grand, malade, roussi... je le qualifie.

Que dit ou montre ta photo ? Dit-elle ou montre-t-elle ce que j'ai voulu qu'elle montre ou dise ?

À partir de là pourra commencer l'analyse.

 

 

D'abord Écrire, faire des images.

Mais pour commencer, confiez à un enfant, qui en a fait la demande ou qui n'a pas d'idée d'activité, sans autre consigne que celle qui relève de la sécurité5, un appareil permettant de fixer une image de type photographique6. Vous lui demandez de revenir avec 3 à 5 photos à prendre dans une durée et donc un espace délimités. Devant un groupe réduit de 5 à 8 élèves7, ayant ou non effectué la même activité, il devra choisir en motivant son choix, une seule image. Tous n'ayant pas les mêmes références, inévitablement ce choix sera contesté. Le maitre non plus n'aurait pas choisi ce « vu à la télé ». Il aurait préféré plus Delacroix, moins daguerréotype8, concernant le cadrage, plus Matisse pour l'organisation de l'espace, plus Doisneau ou plus insolite, à la Cartier-Bresson. Fatalement ses références à lui, le maitre, guideront les questions qu'il posera, comme il le ferait en mathématiques pour introduire la notion de losange. Mais il se dispensera de fournir des modèles. Où sont alors les apprentissages qui justifient le salaire de l'enseignant ? Apprendre n'est pas reproduire, mais faire, pour découvrir. S'étonner ! Il n'est pas question de retourner dans les cavernes, répétait inlassablement Freinet avec ses métaphores bien à lui, mais de contribuer au progrès, afin, j'ajouterais, que l'élève un jour puisse dépasser le maitre.

 

Des apprentissages

Dans la classe – qui ne se définit pas seulement par ses murs et concerne aussi l'école dans la rue –, tous ne progressent pas à la même vitesse. On prendra soin, lorsqu'on sentira que le moment est propice, en ayant effectué un tri préalable tenant compte de l'ensemble des activités, de sortir, selon l'âge des enfants, des classeurs, des boites dans lesquelles on aura rassemblé entre 31 centaines d'images, mélangeant travaux d'élèves –sélectionnés par eux-mêmes – des années précédentes, photos de tableaux de peintres ou reproductions de clichés considérés comme ayant été effectués par ceux qu'on classe comme artistes. De l'art, de la variété, du bon et du mauvais, en toute subjectivité. Savoir simplement que c'est là, dans le coin réservé aux ateliers images. Attendre, en rappelant de temps à autre si nécessaire que c’est là. Les lois du nombre vous aideront toujours : un curieux viendra inévitablement fouiller.

Freinet, paradoxalement, en pleine époque où triomphait le surréalisme, voulait inculquer à l'enfant la notion de beau, mais Giorgio Vasari pas plus que Lénine ne sont nos guides aujourd'hui.

Que vont-ils découvrir par leurs tâtonnements ? Que la poupée est plus grande que moi si placée au premier plan. Que si je monte sur la table je suis plus important sur le cliché que ceux qui restent au sol ! Que si je photographie mon copain devant une poubelle ce n'est pas gentil ! Que ma copine préfère quand je la présente devant des fleurs, plutôt que sur un mur gris. Que sur cette photo, même si mon image est coupée on comprend ce qui est hors du cadre ! Que si je coupe le front, on voit mieux les yeux ! Comment le comprennent-ils ? En discutant entre eux. Et puis je peux, simplement, placer un cache pour recadrer et demander alors au groupe ce que cela change au niveau du sens. Je peux placer un cadrage utilisant un téléobjectif à côté du même objet pris avec un grand angle, comme j'aurais pu suggérer d'autres mots pour éviter une répétition disgracieuse dans un texte avant son impression, sans pour autant vouloir m'imposer. « Ils ont l'air d'être ensemble sur cette photo alors que sur l'autre ils sont bien séparés ! »

 

Photographier, filmer, c'est déformer la réalité

À force de comparaisons venues naturellement ou simplement provoquées, ils découvriront l'effet Koulechov en rapprochant deux photos sans rapport apparent. Cette fois ils sont rentrés dans le monde des images manipulées, celui des images de la télévision et d'Internet. Combien de temps aura-t-il fallu ? Le même que pour apprendre à écrire et à lire, au rythme de chaque enfant, dans nos classes, bien entendu, pas selon le miracle macronien des CP à 12 élèves au pas du militaire en exercice commandé. Alors la consigne pourra changer si elle ne vient pas d'elle-même. On va apprendre à tricher, à déformer le réel. Il ne suffit pas de déclarer que la TV. fera des enfants des « victimes de la ronde incessante des images qui les dispenseront de voir autour d'eux et de penser9 ». Tricher pour savoir, le moment venu, détecter le mensonge.

 

De la vidéo

S'il est de toute évidence pédagogiquement plus facile de commencer par la photo lorsqu'on veut mettre en place ce que nous avons appelé la triade, surviendra probablement l'envie de passer à la vidéo. Mais c'est au maitre d'imposer son choix personnel. On n'aborde pas la méthode naturelle de mathématiques tant qu'on ne se sent pas capable de la conduire. On ne laissera pas plus ses élèves seuls avec une caméra comme cela se fait trop souvent. Il ne suffit pas de donner un crayon à un enfant pour qu'il apprenne à lire, pas plus que l'enfant nu n'apprend à marcher au milieu des loups.

La méthode naturelle de cinéma suit exactement la même démarche que celle de photographie. Elle demande seulement davantage d'investissement de la part de l'éducateur ou de l'enseignant. Tout en ayant conscience des limites de la métaphore, l'image photographique est un discours, arrive donc le moment où l’on devra associer les mots pour imprimer des phrases, pour dire.

Pas de film sans montage, sans introduction de l’ellipse, du sens implicite. Mais que les choses soient claires d'emblée : attribuer les métiers avant de commencer un film, afin de garantir qu'il sera terminé. Le temps du montage est très long. À l'enseignant de l'assurer avec retours réguliers aux auteurs – comme le fait le professionnel avec son réalisateur –, quand il ne trouve pas le spécialiste dans sa classe. Dans les mêmes conditions, si je privilégie la mise en espace par les élèves, pourquoi m'interdirais-je de photographier ou filmer moi-même, à condition d'avoir pris soin d'édicter un contrat au préalable ?

 

Nécessité d'un réseau d'entraide

Mais si nous avons défini ici les pistes permettant l'élaboration d'une méthode naturelle d'éducation à l'image, cette dernière ne pourra faire son entrée dans la pédagogie Freinet qu'une fois mise à l'épreuve, qu'une fois testée dans les classes. C'est un des objets du Secteur Images que de se constituer en réseau dans lequel chacun pourra, à son rythme, apporter sa pierre.

Michel Mulat

 

1 Au diable les connotations et autres déconnations qui autorisent le délire pour ne pas voir l'image.

2 Si dans Essai de psychologie sensible II. Rééducation des techniques de vie ersatz (Delachaux et Niestlé, 1971, p. 53), le cinéma figure dans la liste des arts, ersatz parmi les autres, il faut conduire l'enfant à ne pas demeurer passif. Mais j'ai retenu comme caractéristique des hésitations des Freinet la reprise de « Conseils aux parents » dans l'édition de Vous avez un enfant (La Table ronde, 1961, p. 274 sqq.) au chapitre « Des lectures ». Dans une même page, ils en viennent à définir les limites de la lecture et des images tout en les considérant comme ressource indispensable, pour finir par les présenter comme empêchement de penser, voire véritable danger moral pour l'enfant. Lénine contre Trotsky.

3 Sauf dans l'IRM de Stanislas Dehaene où le mot est déshabillé de son histoire pour être observé dans l'instant où il se transforme en sons.

4 Conjecture défendue par Leroi-Gourhan et non perçue par Freinet.

5 Sans doute gagnera-t-on un peu de temps en expliquant, au moins à la seconde séance, que tout appareil doit rester en contact avec le corps, ou au minimum les coudes, afin d'éviter le bougé : « le corps pivote, pas les bras ».

6 Appareil photo numérique, tablette, téléphone portable ou sténopé bricolé dans une boite de conserve, selon les finances dont on dispose.

7 Élèves, vocable choisi à dessein pour concerner toutes situations de la maternelle jusqu'au lycée.

8 Le modèle de nos photos de famille, intégré depuis 1840.

9 Vous avez un enfant, p. 274.

 Article publié dans le Nouvel Éducateur Spécial Images n° 235 de décembre 2017

 

Catégorie : La MN appliquée aux images
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