L'illustration aliène les images

L'illustration est sans conteste le stade premier de l'aliénation de l'image au texte.

Prouver ce que je dis

   Pour que l'image ait eu, dans son origine aussi lointaine que préhistorique, une fonction religieuse – ou pré-religieuse – comme on l'a voulu croire au XIXe siècle, et l'enseigne encore trop souvent aujourd'hui, à des fins de manipulation, il aurait fallu qu'elle soit précédée par le verbe. L'image montre, enseigne, explique, en d'autres termes elle parle avant la parole.

Pour que l'image du Chemin de croix dans les églises, ou les différentes « évocations » des Testaments anciens et nouveaux, soit écriture il faudrait qu'elle précède l'écrit, or elle s'adresse à ceux qui savent et par conséquent peuvent la dire aux enfants et non-lecteurs. Elle illustre, met en scène pour un public qui doit d'abord se reconnaître en elle, dans un épisode de la vie de Jésus. L'illustration sert à dire tout en faisant preuve. Les Chemins de croix modernes qui jalonnent nos rues ce sont sont les publicités, le pire des détournement des images aux mots. La croix est lourde qui conduit au Golgotha, la bière est légère dans la main d'une femme corona-masquée. Véronèse se garde bien de représenter des costumes de la Galilée du premier siècle de notre ère. Marion Cotillard enlevée par Chanel vers le 7ème ciel, une Danaé qui n'a pas été déshabillée par Le Corrège ou Le Tintoret.

   Pourtant, pour qui sait regarder, Véronèse nous donne un concentré de la vie aristocratique à Venise. Son œuvre serait donc plus politique que religieuse ? Il donne à voir, mais c'est le commentateur qui se croit autorisé à donner du sens. Religieux, il me fera remarquer que le Christ me regarde et me fait juge et sûrement coupable. Mais la femme courtisée par un fâcheux éméché me regarde aussi, me prenant à témoin. D'autres m'ont entendu et se retournent pour me voir, introduisant du son peut-être, de la curiosité pour plus important que le fils de Dieu, sûrement. Une autre me déclare son ennui. Ce noble qu'on a osé placer en bout de table qui ne repose que sur une fesse, son regard m'entraîne dans sa contestation d'offusqué. L'auteur fait plus que montrer, il tient un discours différent de celui qu'il tenait à son commanditaire. Que se disent-ils parlant la bouche close tous ces personnages, les lèvres servant avant tout à signifier les émotions ?

Véronèse n'illustre pas, sinon pour négocier son salaire.

 

La pédagogie de l'image ?

   Qui a lu Freinet ne peut pas ne pas penser à ce qu'il dit du manuel scolaire comme véhicule de la pensée unique, de la manipulation historique, scientifique aussi bien que littéraire. Une manipulation politique par conséquent que les éditeurs ont soin de renforcer par des manuels réservés aux enseignants, censés remplacer leur formation en leur offrant des outils numériques prêts à projeter.

Quelle place pour l'image ? Décorer, aérer un texte pour satisfaire l'homme pressé. Les agences coûtent cher alors on fait appel à des illustrateurs, à l'infographie, ou à des photographes dont on recadre les photos à bas coût. Dix lignes de géographie pour lycéens sur une inondation au Laos sont accompagnée d'une photo d'un homme les pieds dans l'eau. Pourquoi le Laos ? Parce que la photo est moins chère ? Parce qu'on ne l'a pas payée ?

La cellule telle qu'on ne peut pas la voir au microscope avec ses chromosomes alignés comme les soldats de plomb de l'armée de Napoléon.

Pour illustrer un très court extrait de Boileau, Gabriel Metsu. Pourquoi pas ! Sauf que le tableau est détouré et incrusté dans la page sans son fond.

Les essentiels de La Pléiade ? Le repas galant de l'école de Fontainebleau et une leçon de mathématiques à Naples par Jacopo de Barbari. Ces tableaux font-ils partie de La Pléiade ? Quelle est leur fonction ? Quels apprentissages vise-t-on ?

 

L'aliénation de l'image par sa banalisation

   Le passage de la culture anarcho-surréaliste à celle de la dictature du culte du réel est certainement politiquement la contre-révolution la plus importante que le monde ait vécu, globalement, après 1968. Le seul, le dernier endroit où l'on peut regarder les Images se réduit aux musées et aux salles de cinéma dans lesquelles les téléphones portables sont interdits. Mais le cinéma lui-même se soumet aux règles du feuilleton télévisé : il doit pouvoir être regardé sur un écran de téléphone. Les plans panoramiques sont réservés à la contextualisation, au changements de décors, et doivent rapidement disparaître. Les plans en pied ont disparu du « vocabulaire », remplacés le temps d'un changement de lieu par un plan américain. Seul les gros plans de visages peuvent porter la parole parce que ce sont les seuls que l'on regarde puisque qu'ils remplissent un écran de 10 cm de large. Le temps du plan est déterminé par celui qui permet de faire correspondre le mouvement des lèvres avec la langue entendue, traduction automatique oblige. La durée d'un plan ne peut excéder trois secondes. Les multiples de trois étant l'unité imposée précédemment par les sitcoms pour faire monter la tension avant de couper le récit par une publicité, aux États Unis.

   Alors on peut écouter un film tout en lisant sa messagerie et répondant au message "urgent" qui me demande où je suis. Il me suffit de jeter un œil toutes les douze secondes environ, pour vérifier qui parle et dans quelle pièce de la maison où il ou elle se trouve et avec quel partenaire. La télévision ne devrait pas être de la radio en images déclarait un de ses pionniers, Marcel Bluwal. Que dire d'internet ?

 

Notre rôle d'enseignant ?

   Exploiter toutes les fonctions des images est certainement le meilleur moyen pour combattre la manipulation. Ce faisant notre engagement sera politique. L'illustration n'est qu'une des fonctions de l'image, et historiquement la plus éloignée de sa création originelle. Quand l'image fait preuve pour son public, le monteur triche. S'il n'a pas de photographie d'un oiseau englué dans le pétrole sur les côtes bretonnes, il lui suffit d'aller chercher un pélican gluant dans sa banque de données et le montrer suffisamment rapidement pour qu'on le confonde avec un cormoran. Le réel n'a pas de morale et s'accommode parfaitement de l'illusion du vrai puisque dominé par le vraisemblable.

   L'image est véhicule d'émotion. L'image sait évoquer un passé. L'image met en relief, compare ou fait comparer. Elle peut être confrontée à elle-même sans passer par les mots qui la figent et l'aliènent à leur cause. Elle n'est pas plus polysémique que les mots. L'arbre que je vois est plus précis que l'arbre que je dis. Il porte sur lui son âge, son environnement saisonnier autant que l'intention de qui le photographie ou le peint. Débarrassons-nous de Roland Barthes et ses connotations qui ont autorisé à dire et faire dire n'importe quoi aux images.

Dans un film les enchaînements entre les plans ont un sens. Ils répondent à des règles correspondant à des modes, comme ils savent transgresser et bousculer nos attentes pour nous surprendre, nous emmener dans un ailleurs, nous faire rire ou pleurer, nous mettre en colère ou nous apaiser. Autorisons le style. Reconnaissons qu'une image a un auteur. Le slam a réintroduit la poésie quand elle avait disparu de nos lectures, de nos achats en librairies. Bill Viola ou Nam June Paik sont confinés dans des expositions pour snobs ou spécialistes depuis 1963. 60 ans ! Pauvre Méliès ! Pauvre Dziga Vertov !

   Regardons, faisons regarder la télé en coupant le son.

   Et si nous faisions analyser Les noces de Cana de Véronèse, de la maternelle à l'université INSPE, sans bréviaire estampillé par un évêché ?

   Et si nous produisions nous aussi d'autres images ?

Mm - mai 2021