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Méthode naturelle de théâtre

 

Le théâtre : indispensable en classe, mais...

Prémisse aux réflexions.

Le théâtre a largement contribué à me faire adopter la pédagogie Freinet. Une enfance en Guinée au pays des conteurs. Étudiant en France, j'ai suivi les spectacles d'Ariane Mnouchkine dès ses débuts. Sa politique de l'autogestion correspondait parfaitement aux valeurs que je défendais en 1968 : partage des tâches et des salaires. Mais le plus important pour moi, après la validation d'une UV sur la scénographie du théâtre de Shakespeare et une autre sur le Berliner de Brecht, a été la découverte de sa technique de préparation de ses spectacles au cours d'un stage à la Cartoucherie.

Dans le même temps je découvrais cette contradiction étonnante entre la définition de « la part du maitre » et les pratiques largement répandues dans l'ICEM lorsqu'il s'agit de présenter des exemples de l'application dans des classes de la Méthode Naturelle de théâtre.

Quelques citations ont été placées dans l'encadré suivant publié dans l'Éduc'Freinet n°265, qui se donnent pour première fonction une invitation à lire les documents dont elles sont extraites et à se rendre dans le site « Expressions Créations autrement » pour confronter des expériences réelles de Méthode naturelle de théâtre.

Encadré à paraître dans l'Éduc'Freinet n°266 de février 2024

Paradoxe au pays de Freinet : la méthode naturelle non appliquée au théâtre

Et surtout, laissons à nos élèves l'initiative réelle de leur jeu comme nous leur laissons l'initiative de leurs dessins et de leur palette. C'est dans une totale liberté que là comme ici, ils dégageront leur style. Élise Freinet, Le Théâtre libre, BENP n°34 de 1948

J'adhère totalement à ce principe, d'autant plus que dans l'introduction de cette même brochure Freinet insistait sur la part aidante du maitre.

Dans la même BENP suivent des pages de cours, ignorant tout des recherches contemporaines, si riches depuis le début du siècle en France et en Europe concernant la scénographie théâtrale, sans doute provoquée par la naissance du concurrent cinéma. Mais ils habitent dans des villages : ils ne peuvent vivre le théâtre.

Après des pages hautement normatives, reposant sur des exemples qui ne peuvent avoir été conçus par des enfants*, au chapitre, Comment construire une pièce ? Je lis avec étonnement :

Voilà la bonne méthode** : sentir à la fois le sujet et le héros central, placer tout de suite les acteurs au cœur même du drame tragique ou comique selon le cas. Etc. etc. Le discours peut paraitre trompeur. Il fera l'objet d'une prochaine analyse systématique.

Ce n'est pas compatible avec la part du maitre, présentée dans un autre document : le Maître saura faire surgir la qualité qui fera passer le simple texte libre à l'expression littéraire. (…) C'est l'appel vers un dépassement, c’est l’invention permanente du nouveau dans les hésitations, les tâtonnements anciens. Et cette part-là ne peut se prendre que dans nos présences avec l'enfant***.

La part du maître, BENP n°59 1951

Ce ne sont là que des citations pour inviter à la réflexion. Par ailleurs, j'ai largement consulté nos archives icémiennes. Quand certains, reconnaissant leurs limites, font appel avec bonheur à des professionnels d'autres font l'apologie du maitre ignorant.


* « Adrienne vient chercher les allumettes tout en se plaignant de son mari.

ADRIENNE. -  Quel homme j'ai là ! Quel paresseux ! Quel malheur d'avoir un mari pareil ! (Et elle repart vers son feu.) Élise de commenter : Comme on le voit, il ne s'agit pas de mot à mot appris avec difficulté, mais de l'improvisation toute naturelle qui laisse à l'enfant initiative et à propos dans les limites d'un rôle qui reste fidèle à lui-même. Lire ou relire Le paradoxe sur le comédien.

** Je souligne.

*** Je souligne.

 

Des mauvais souvenirs pour commencer

Du vécu. Observé dans un collège en classe de cinquième :

   Les fourberies de Scapin. « Ouvrez votre livre à l’acte III scène 2 ». « Qui veut venir jouer la scène devant le bureau ? ». Deux élèves se dévouent, livre en mains. « Il faudrait que ce soit plus vivant ! ». Les élèves parlent plus fort, hésitant sur les mots, ébauchent quelque geste étriqué, sans bouger les pieds.

Scapin : À l’heure que je parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer. Un petit malin : « M’dame, on dit pas à l’heure que je parle. »« Ce mec là il parle même pas français ! »

   Alors on a vite abandonné le théâtre pour faire de la grammaire.

Un autre vécu. La Méthode naturelle mal comprise.

   Un élève a envie de faire du théâtre pendant l’heure réservée aux ateliers.

   L'enseignant : « Qui veut l’accompagner ? » « Vous allez sous le préau et vous viendrez nous montrer lorsque vous aurez fini. » L'argument final de l'enseignant, souvent répété, a du mal à me convaincre : les parents applaudissent lors de la représentation. Heureusement !, puisqu’ils ont pu prendre des photos qui leur tireront une larme pour le vingtième anniversaire du petit. Est-ce la part du maître telle que la définissait Élise pour le texte libre ?

Le théâtre ce n’est pas de la littérature mais du spectacle1

   Laisse-t-on un enfant écrire et publier son texte sans s’impliquer soi-même comme éducateur ? D’abord former le maître se plaisait à répéter Paul Le Bohec. Quand Élise aborde le texte libre, elle le fait avec tout son bagage littéraire. Elle sait dire que tel enfant est dans la lignée d’un Zola. La part du maître ne peut s’exercer que parce qu’elle a lu Zola. Elle guidera l’enfant vers la technique de Rembrandt pour avoir perçu son sens du clair obscur.

   Élise a écrit tant de belles choses par ailleurs ! En matière de théâtre elle oublie la part du maître2, n'en ayant qu'une vision littéraire, se contentant des didascalies pour guider les élèves sur la scène. Il faut « Mettre le ton ». Mais qu'est-ce que cela signifie concrètement pour les enfants ? Quelle est l'attente du maître ?

   Le théâtre c’est du spectacle qui engage le corps et la voix, pas des livres dans une bibliothèque3. Jouvet n’est pas Antonin Artaud. On choisit entre Antoine ou Meyerhold4, en matière de scénographie. Où est l’apprentissage quand le maître est ignorant ?

   Mon parcours est jalonné d’abord d’opportunités qui m’ont permis de cultiver ma passion et monter à peu près une pièce par an. Des stages chez Ariane Mnouchkine, avec un spécialiste du théâtre brechtien, du théâtre de Shakespeare, Stanislavski, Roy art, théâtre de rue, théâtre action, Boal, Japelle, etc. J’ai été spectateur curieux de toutes formes de théâtre. Qui veut l’intégrer à son enseignement doit commencer par voir et pratiquer pour sentir dans son corps. Selon Giorgo Strehler les œuvres classiques qui ne peuvent être réactualisées chaque jour ne doivent pas être jouées. Alors laissons-les dans les rayons de la littérature. Les autres doivent prendre corps.

L'écriture théâtrale a ses propres règles

   Mais elles doivent être découvertes et non pas imposées. La part du maître consiste à faire découvrir à partir des essais de l'élève, de son tâtonnement.

   Pour faire écrire, pas besoin de leçons sur le tragique ou la comédie, remontant à « nos ancêtres » les Grecs5. Je pose un stylo ou une clé sur la table. « D’où vient-elle ? » « Qui l’a trouvée ? »... « Comment la fille qui l'a perdue était-elle habillée ? »... Il suffit de démarrer avec quelques questions si possible après avoir lu Greimas6 et vous avez lancé un jeu d’imaginations partagées. On relancera par d'autres questions au fur et à mesure des apport des élèves7.

   Lorsqu’on laisse la liberté d’écriture scénaristique, on voit vite arriver un avion qu’il va falloir crasher sur le plateau sous la pluie. Cela ne m’est jamais arrivé8, parce que nous commençons systématiquement par amener les élèves à monter sur une scène. Nous les avons laissés sur place s'exprimer sur ce qu'on pouvait y faire, sur les contraintes. L’espace à remplir, avec les corps et les décors, est directement visible. L'enfant, l'adolescent, se rendra compte que le théâtre n'est pas du cinéma américain. Et puis est-il toujours besoin de décor ? Si tu ne vois pas la mer, je ne la vois pas, ai-je entendu dire par Ariane Mnouchkine à l’un de ses comédiens. Un précepte que j'exerce comme conteur à mains nues. Faire naître des images et des sons – bruits et musiques - dans les têtes des spectateurs.

   L'écriture du théâtre gagne à être avant tout orale et collective, en milieu scolaire. Au besoin, on placera au milieu du groupe (6 élèves au maximum) un magnétophone qui permet de reprendre, corriger, avancer.

Le théâtre passe par le déblocage du corps

Cela ne se décrit pas, ne se lit pas. Cela se vit.

   Une des premières choses qu'apprend l'enfant de la société religieuse9, c'est de se vêtir, de cacher son corps10. Or le théâtre est expression corporelle avant tout. Le premier rôle du maître consistera à s'attaquer aux blocages engendrés par cette honte imposée de son propre corps en société11. Cela signifie qu'il faut commencer par exercer soi-même ce qu'on va faire vivre à ses élèves, quel que soit leur âge. Le théâtre c’est du spectacle qui engage le corps et la voix. Le théâtre passe par le déblocage de son corps.

   Parmi les effets de déblocages engendrés par la pratique du théâtre dans mes classes, ce formidable constat en 1984 : je me suis rendu compte que mes comédiens ados faisaient moins d’erreurs en orthographe en prenant de l'assurance, en acquérant la maitrise de soi

Pour faire construire un personnage. Inspiré de Stanislavski et Lee Strasberg, son élève 12

   Sur la scène monte le groupe entier. Pas de spectateurs, aucun, pour ne pas déstabiliser les plus timides.

   Sur cette base le nombre des exercices à concevoir est infini. Il ne faut pas de témoin pour vivre en toute liberté. Marcher en occupant l’espace. Marcher, mais de manière différente des autres. Provoquer des rencontres avec sa marche personnelle. On ajoutera un cri, différent des autres, une phrase. On provoquera, après chaque changement de consignes de nouveau des rencontres, pour parvenir à faire corps avec les autres. On ajoutera des gestes, des répliques. Entrer en soi avec les autres. On a le droit au délire libérateur.

   La pièce est maintenant écrite ou préparée pour une improvisation. Chacun va faire rentrer dans sa propre peau le personnage de... Il doit être différent de tous les autres. Dès qu’on voit une proposition qui nous convient nous l’imitons, toujours en marchant. Même chose avec la voix, la diction, le regard, la posture.

   Il est évident qu’il faut étaler ces exercices dans le temps. Les interrompre pour discuter. Très vite les comédiens vont eux-mêmes pouvoir animer, hors scène donc, à tour de rôle.

   Quel intérêt ? Se fondre dans la foule autorise à oser, à dépasser son corps. Les plus bloqués placeront un masque neutre au début sur leur visage, masque qu'on peut fabriquer avec une assiette en carton et un brin de laine. Le choix des comédiens va se faire naturellement. Aucune frustration, aucun conflit. Les plus timides auront tout de même un rôle ou plusieurs en changeant de costume. Cette technique de l'occupation collective de l'espace est utilisable pour tous types de spectacles, scolaires ou adultes, que les pièces soient du répertoire, écrites par les élèves, poèmes, ou totalement improvisées.

Pour conclure : Méthode naturelle de théâtre et part du maitre

   Je ne reprocherai pas au couple Freinet de ne pas connaître le théâtre, ni le cinéma, dans une époque de grande révolution de ces deux arts. Ils habitent Vence ! La BENP n°34 est une compilation normative d’une histoire du théâtre qui ignore son temps13.

   Des souvenirs remontent. Une classe de cinquième très difficile a tellement été intéressée que les parents ont obtenu que l’année suivante je garde les mêmes en classe théâtre. Ils ont voulu mettre en scène les contes de leur petite enfance à la manière de Gotlib. Une autre année une adaptation d’Ubu roi à la manière de Mnouchkine, sur trois plateaux, ce qui permettait d’utiliser plusieurs comédiens pour le même personnage, portant la même tunique. J’ai dû imprimer et coudre tous les costumes. Autre expérience, une pièce préparée en seulement une heure avant de la jouer pour un public, par un groupe entraîné mais en classe d’examen. On a joué l’annuaire des postes14.

Je n’ai pratiquement pas de photos, restant en coulisses au plus près des comédiens. Celles qu'on vous promet disparaissent avec les élèves pendant les vacances.

Le théâtre est sans doute ce qui m’a donné le plus de satisfaction partagée dans ma carrière d’enseignant. On fait rarement exploser sa joie de s’être surpassés collectivement, au sortir d'un cours ! Je reprends aujourd’hui la mise en scène avec une troupe de comédiens amateurs. Et puis, j’ai provoqué des vocations même si ce n'a jamais été le but de mon enseignement du théâtre. Mon but a toujours été le déblocage, surtout pour des adolescents mal dans leur peau.

Mm


1- Dans notre système éducatif, les professeurs de français, comme les professeurs du premier degré, sont considérés compétents pour enseigner le théâtre et les arts visuels, sans avoir suivi une vraie formation.

2- Cela nous renvoie à l'encadré introductif

3- Le livre de théâtre n'est qu'un support pour des comédiens. Il n'a aucun sens s'il n'est pas lié à une représentation. On ne lit pas du cirque, pourtant, ce n'est pas improvisé. Jouvet fait modifier son texte à Giraudoux, A. Mnouchkine à Hélène Cixous, le Don Juan de Molière est écrit par ses comédiens. Et pour pousser la caricature : On ne projette pas en salle le scénario d'un film.

4- Pour simplifier à l'extrême : lorsque le comédien monte sur la scène il a fait son choix, aidé ou non par son metteur en scène, entre la manière de Jouvet qui s'est façonné un personnage et le cri provocateur d'un Antonin Artaud. Choisir entre le théâtre réaliste qui fait manger de la vraie viande sur scène fin XIXème et la fusion des personnages dans « la masse » qu'ils représentent socialement selon Meyerhold.

5- On pourra lire ce qu'en dit le Camerounais Eboussi Boulaga lorsqu'il oppose à notre conception celle du théâtre africain.

6- Objets, actions, personnages.

7- C'était la technique adoptée par le cinéaste Alain Resnais.

8- Sinon sous la forme d'un scénario, par des adultes musiciens commandant un clip vidéo à mes étudiants.

9- Je pense à Françoise Dolto.

10- Pris à la lettre par Jean-Michel Rabeux pour sa mise en scène de « Phèdre » avec des comédiens nus en 1993.

11- L'affirmer c'est déjà risquer de se voir traité de pédophile en puissance, ce qui ne fait que confirmer cette ambiguïté malsaine de notre éducation actuelle. On ne faisait pas de procès au couple Freinet lorsque les enfants se baignaient nus dans la piscine de l'école du Pioulier. Aujourd'hui il nous faut cacher ces photos prises dans les années 50.

12- Inspiré de Stanislavski et Lee Strasberg, son élève. Une technique poussée à l'extrême par Patrice Chéreau déjà à Sartrouville (Don Juan qui triomphera à Lyon en 1969). Voir le film « Les Amandiers » par Valeria Bruni Tedeschi tourné à Nanterre lorsque Chéreau a ajouté maintenant Strehler à ses références scénographiques.

13- Nous proposerons ultérieurement un commentaire développé des préconisations d’Élise dans la BENP n°38.

14- On peut tout jouer se plaisait à répéter Brecht dans ses leçons. Spectacle présenté avec mes élèves et en atelier avec le groupe Taller del cuerpo au stage d'Argelès.